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Relations culturelles UE-ACP: “Une feuille de route ambitieuse pour le progrès” Imprimer

Les 2 et 3 avril 2009, la Commission européenne a tenu à Bruxelles un colloque international intitulé Culture et création : facteurs de développement. Plus de 500 participants venus de toute l’Europe et des pays ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) ont assisté à l’événement. Jordi Balta, coordinateur de projets à la Fondation Interarts, nous fait un compte-rendu des débats et met en perspective l’évolution de la place de la culture dans les politiques de développement.

 

Les 2 et 3 avril 2009, la Commission européenne a tenu à Bruxelles un colloque international intitulé Culture et création : facteurs de développement. Organisé à l’initiative de la DG Développement de la Commission européenne en collaboration avec la DG Education et Culture dans le cadre de la coopération de l’UE avec les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP), cet événement a rassemblé plus de 500 participants.

Ce colloque international, dont l'objectif était de confronter les points de vue des gouvernements et de la société civile, mettait en scène des participants venus de pays européens et de pays ACP, et fut précédé par une série d’ateliers permettant à des professionnels issus de différents domaines des arts et de la culture d’analyser l’état actuel des relations culturelles UE-ACP et de formuler une série de recommandations.

Cette manifestation illustre bien l’intérêt croissant des organes européens non culturels pour la dimension culturelle de leurs activités, appliquant ainsi l’Article 151.4 du Traité CE par lequel l’Union s’engage à tenir compte des aspects culturels dans l’ensemble de ses activités.

La dimension culturelle des relations extérieures de l’Union, y compris les politiques de développement, est d’ailleurs l'une des priorités de l’Agenda européen de la culture à l’ère de la mondialisation, publié par la Commission européenne en 2007. Bien que les avancées en la matière soient lentes (voire inexistantes ?) dans certains domaines politiques, des initiatives intéressantes sont à noter en matière des politiques de développement. Parmi celles-ci, soulignons notamment la prise en compte des aspects culturels dans l’approche de la Commission face au développement humain, qui a permis, entre autres, d’intégrer un volet culturel au programme de renforcement des capacités “Investir dans les ressources humaines”.

En novembre 2008, le Conseil des Ministres a franchi une nouvelle étape importante en adoptant une série de “Conclusions sur la promotion de la diversité culturelle et du dialogue interculturel dans les relations extérieures de l’Union et de ses Etats membres”. Ces conclusions, appelant notamment à “encourager l'implication des artistes, des professionnels de la culture et, plus largement, de la société civile, à la fois des États membres et des pays partenaires, dans l'élaboration et la mise en œuvre des politiques culturelles extérieures”, ont donc été mises en pratique lors de l’événement récemment tenu à Bruxelles. Une attention particulière a également été accordée à la coordination des activités nationales en matière de ratification et de suivi de la Convention de l’UNESCO sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles. C'est d'ailleurs dans le domaine des relations extérieures que les Etats membres semblent le mieux disposés à coordonner leurs initiatives.

La dimension culturelle a également été intégrée à certains accords et stratégies spécifiques visant des pays ou des régions à titre bilatéral. La Stratégie de l’UE pour l’Afrique (2005) et le Partenariat stratégique Afrique-UE (2007) font tous deux référence à la coopération culturelle et à la diversité culturelle. Enfin, l’Accord de partenariat économique (EPA), signé en 2008 entre l’UE et les Etats du CARIFORUM est considéré comme l’un des tout premiers exemples de mise en œuvre de la Convention de l'UNESCO sur la diversité des expressions culturelles dans le cadre des relations commerciales internationales. Il contient un Protocole sur la coopération culturelle par lequel les parties s’engagent à “corriger les déséquilibres structurels et les asymétries” susceptibles d’exister dans leurs échanges d’activités culturelles, de biens et de services. Cet engagement devrait avoir un impact, entre autres, sur la mobilité des professionnels de la culture et des œuvres d'art.

L’évolution des mentalités quant à l’importance de la culture dans les politiques de développement a été soulignée par le Commissaire européen au Développement, Louis Michel, dans son discours d’ouverture du colloque de Bruxelles. Il a ainsi expliqué que si d’anciens modèles de développement ont longtemps considéré la culture comme un luxe ou un obstacle au progrès, il est maintenant temps de percevoir la culture comme une composante essentielle du développement humain et un facteur de développement social, économique et politique. Ces déclarations politiques étaient appuyées par deux rapports spécialement commandités pour l’occasion, l’un de Francisco Ayi J. d’Almeida défendant ardemment les potentialités de la culture pour le développement des pays ACP et invoquant un changement de paradigme, l’autre de Laurent Héau faisant l'inventaire des initiatives déjà menées dans ce domaine.

Passer du discours politique à la pratique reste néanmoins, pour le colloque de Bruxelles et les décisions qui en résultent, le principal défi à relever. Ceci a d’ailleurs été souligné par des représentants de la société civile dans les premiers paragraphes de la Déclaration de Bruxelles, synthétisant les discussions des jours précédents : “Après tant de colloques où des diagnostics clairs ont été établis et des recommandations précises ont été formulées, mais sont restées sans suite… c’est avec un mélange de scepticisme et d’espoir que nous sommes venus participer à ce Colloque.”

Rédigée sur base des contributions d’artistes, de professionnels et d’entrepreneurs culturels issus des secteurs des arts visuels, des arts du spectacle, de l’audiovisuel, de l’édition et de la musique, la Déclaration recommande l'élaboration de politiques culturelles structurelles et publiques à l’échelle nationale, régionale et internationale ; l’intégration d’une dimension culturelle à d’autres politiques sectorielles et à l’approche globale du développement ; et la reconnaissance du rôle des artistes et des créateurs en tant que facteurs de développement, notamment par des mesures concernant leur statut professionnel et social. La Déclaration contient une large gamme d’objectifs et de recommandations adressés aux professionnels, aux autorités locales, nationales et régionales, et à l’Union européenne, dans le but d’améliorer la place de la culture dans les sphères politique, sociale et économique.

L’appel de la Déclaration en faveur d’un programme d’évaluation à long terme assurant la pérennité des recommandations et décisions prises lors du colloque de Bruxelles semble avoir été entendu par la Commission européenne puisque Louis Michel a suggéré qu’un comité de suivi soit chargé de produire un rapport annuel d’évaluation et qu’un deuxième colloque soit tenu en 2011.

Parmi les autres engagements exprimés par Louis Michel dans son discours de clôture, citons la création d’un fonds de renforcement des capacités en collaboration avec l’UNESCO pour promouvoir le développement des politiques culturelles dans les pays en développement, ou encore la recommandation aux Délégations de la Commission européenne hors Europe d’envisager une augmentation des ressources consacrées à la culture lors de la révision à mi-parcours des programmes de développement existants. La Commission Européenne s’est, en outre, engagée à utiliser le Protocole sur la coopération culturelle de l’Accord UE-CARIFORUM comme modèle pour des accords régionaux futurs, et de mettre l’accent sur la mobilité, la distribution, les échanges Sud-Sud et Nord-Sud, la co-production et le transfert de compétences dans le futur programme inter-ACP. Le Commissaire Michel a qualifié les résultats de la conférence de “feuille de route ambitieuse pour le progrès”.

Reste à voir dans quelle mesure les prochaines élections du Parlement européen et les changements à venir au sein de la Commission européenne pourraient influencer ces décisions et, plus largement, l’intégration de la dimension culturelle aux politiques de l’UE. Rappelons que si les relations avec les pays ACP ont considérablement progressé, il reste beaucoup à faire en matière de coopération avec d’autres régions du monde, notamment l’Asie, l’Amérique latine et la Méditerranée, qui ont traditionnellement accordé moins d’importance aux aspects culturels ou le font de manière moins structurelle, moins institutionnelle. Ceci dit, les priorités de chaque pays et régions partenaires en la matière restent bien entendu des éléments déterminants dans ce contexte.

Ceci s’applique également aux pays ACP eux-mêmes, qui ont développé jusqu’à présent une législation, des politiques et des stratégies culturelles plus ou moins élaborées. De la même façon, l’intégration des activités culturelles dans les programmes de développement de la CE avec ces pays est également très variable. La capacité des pays partenaires à concevoir des stratégies nationales et régionales adaptées à leurs besoins et priorités préexistants devrait être un objectif à long terme, tandis que le renforcement des capacités, l’accès aux marchés et la coopération Sud-Sud apparaissent comme des questions transversales.

En plus des politiques de développement, les efforts de la CE pour intégrer la culture aux relations extérieures de l’Union devraient également s’appliquer à d’autres domaines politiques, tels que le commerce international et les relations avec les pays développés.

Le colloque de Bruxelles peut aussi être considéré comme une opportunité intéressante pour les Etats-membres de l’UE de faire connaître leurs actions dans le domaine de la culture et du développement. En effet, plusieurs agences de développement nationales et régionales ont conçu ces dernières années des politiques et des programmes sur ce thème, dans un esprit comparable à celui de la Commission européenne. L’une des issues souhaitables pour ces initiatives serait la poursuite des efforts en matière de coopération et d’échange d’informations entre les Etats membres. À terme, ceci pourrait contribuer à réduire les privilèges dont bénéficient traditionnellement certains pays européens vis-à-vis de certaines régions ou pays, où une approche bilatérale de la coopération internationale continue de prévaloir.

D’un autre côté, il serait peut-être bon de s’assurer que les stratégies de développement adoptent une vision large de la culture, afin que chacun ait une chance de pouvoir participer au débat et exprimer sa créativité, par opposition à une vision plus étroite, centrée sur les artistes et organisations déjà établis. Les initiatives en la matière devraient davantage s’inspirer de ce que l’on appelle souvent “un environnement propice” à la pratique et à la diversité culturelles, caractérisé par une approche structurelle et transdisciplinaire de la vie culturelle impliquant notamment la création de politiques culturelles.

Enfin, si le colloque de Bruxelles a démontré la volonté croissante des décideurs des politiques de développement à s’engager dans un débat sur les aspects culturels, la participation de la société civile non culturelle devrait néanmoins être renforcée. L’on devrait également attendre au sein de la société civile un effort de transversalité, par le biais de partenariats avec différents secteurs – les droits de l’homme, l’égalité des sexes, l’éducation, l’environnement, la participation des citoyens, la lutte contre la pauvreté, etc. L’évolution de ces dernières années nous montre que nous avons remporté pas mal de victoires jusqu’à présent, mais de grands défis restent à venir.

Pour plus d’information, consultez le site de la conférence et un autre rapport détaillé de l’événement rédigé par Isabelle Bosman pour Cacao/Ccawa.