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La Stratégie 2020: analyse et perspectives Imprimer


Lors du Sommet de Printemps, les 25 et 26 mars derniers, les chefs d'Etats de l'UE ont adopté la proposition de la Commission européenne relative à la stratégie économique Europe 2020. Remplaçant la très critiquée Stratégie de Lisbonne, Europe 2020 est la pièce maîtresse du nouveau mandat du Président de la CE, José Manuel Barroso. Conçue pour pallier aux principales failles de la stratégie précédente et visant à constituer une feuille de route détaillée menant à la reprise économique européenne et à une croissance durable pour ces dix prochaines années, cette nouvelle stratégie suscite enthousiasmes chez certains mais aussi doutes et critiques chez d'autres.

 

L'objectif de la Stratégie de Lisbonne, lancée en 2000, était de faire de l'Union européenne "l'économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde d'ici 2010". A l'époque déjà, il était clair que le programme de réformes nécessaire pour atteindre cet objectif très ambitieux ne pouvait être mis en œuvre au seul niveau européen, et que des réformes étaient également nécessaires au niveau national puisque les Etats membres restaient compétents dans bon nombre des domaines politiques concernés. En 2005, soit à mi-parcours, les failles de la stratégie étaient déjà patentes: une structure excessivement complexe multipliant les objectifs et les actions, une répartition floue des tâches et des responsabilités, un leadership trop faible de la part de la Commission européenne, et un manque d'engagement politique de la part des Etats membres. Ce bilan intermédiaire sévère a amené la Stratégie à être relancée en 2005 pour se concentrer presque exclusivement sur la croissance et l'emploi, moyennant une légère adaptation du modèle de gouvernance afin d'améliorer la collaboration entre la CE et les Etats membres. Pour beaucoup, cependant, l'orientation globale de la stratégie n'était toujours pas la bonne et il était trop tard pour rectifier le tir. C'est la crise économique et financière de 2007 qui portera le coup de grâce à la stratégie, ramenant les taux de croissance et d'emploi européens à des niveaux historiquement bas.

 

L'UE demeurant avant tout un projet économique, les attentes envers la nouvelle stratégie étaient toutefois considérables. Comment l'UE pouvait-elle faire face à la crise de façon pragmatique tout en restant tournée vers l'avenir et en tenant compte des échecs de la Stratégie de Lisbonne?

 

La Stratégie Europe 2020, telle que présentée par la Commission européenne le 3 mars dernier et adoptée par le Conseil européen lors du Sommet de Printemps, a pour principal objectif de rassembler les agendas économique, social et environnemental de l'UE de façon plus cohérente. L'idée est de réaliser un certain nombre d’objectifs politiques fondamentaux tant au niveau européen (par le biais des programmes de financement et de politiques) que par des réformes à l'échelle nationale. La Stratégie 2020 vise à renforcer les synergies politiques et donc le processus d'intégration européen en proposant une vision et un modèle de gouvernance plus forts.

 

La Stratégie Europe 2020 a pour sous-titre "Une stratégie pour une croissance intelligente, durable et inclusive". La proposition de la CE est de continuer à promouvoir une croissance européenne basée principalement sur la connaissance et l'innovation, visant un taux d'emploi élevé, tout en favorisant la cohésion sociale et en s'assurant d'une démarche durable (tant en termes de compétitivité que d'environnement).

 

Cinq objectifs chiffrés:

 

La Stratégie propose à l'UE d'atteindre, d'ici 2020, les cinq objectifs suivants:

-       un taux d'emploi de 75% parmi la population âgée de 20 à 64 ans;

-       un taux d'investissement de 3% dans la Recherche et le Développement;

-       les objectifs 20/20/20 en matière de climat et d'énergie (réduire d'au moins 20% les émissions de gaz à effet de serre, porter à 20% la proportion d'énergie consommée provenant de sources d'énergie renouvelable, et atteindre une efficacité énergétique de 20%);

-       une amélioration des niveaux d'éducation (réduire le taux d'abandon scolaire et accroître la frange de population ayant un diplôme de l'enseignement supérieur);

-       la promotion de l'inclusion sociale, notamment en réduisant la pauvreté.

 

Si les trois premiers objectifs ci-dessus figuraient déjà parmi les lignes directrices de Lisbonne et ont donc été adoptés sans grand débat par les Etats membres, les objectifs éducatifs et sociaux sont quant à eux nouveaux, et aucun accord n’a encore été trouvé sur les objectifs chiffrés. Bien que chacun s'accorde à dire que tout projet futur concernant la croissance européenne doit nécessairement inclure un agenda commun en matière d'éducation ou de protection sociale, nos gouvernements restent extrêmement réticents à l'idée de laisser l'UE prendre les rênes dans ces domaines politiques. En effet, les compétences en matière d'éducation et de politique sociale restent au niveau des Etats membres (et parfois même des régions, comme c'est le cas en Allemagne dans le domaine éducatif). En outre, les réalités éducatives et sociales varient fortement d'un pays à l'autre, et certains gouvernements sont donc très peu enclins à adopter des objectifs communs qui pourraient être bien plus difficiles à atteindre pour certains pays que pour d'autres.

 

Les Etats membres devraient définir les objectifs chiffrés en matière d'éducation et de politique sociale lors du prochain Conseil, les 17 et 18 juin. Cette discussion sera sans doute l’un des premiers tests démontrant, ou pas, la volonté des Etats membres d’investir le projet européen d’autres intérêts que purement économiques.

 

Politiques et actions:

 

En plus des objectifs chiffrés, la Stratégie 2020 propose une série d'actions et de politiques regroupées en trois grands chapitres: croissance intelligente, croissance durable, et croissance inclusive.

 

Les 9 initiatives phares proposées par la Commission sont les suivantes:

  1. "Une Union pour l'innovation"
  2. "Jeunesse en mouvement"
  3. "Une stratégie numérique pour l'Europe"
  4. "Une Europe efficace dans l'utilisation des ressources"
  5. "Une énergie propre et efficace"
  6. "Une politique industrielle à l'ère de la mondialisation"
  7. "Une stratégie pour de nouveaux emplois"
  8. "Une stratégie pour de nouvelles compétences et de nouveaux emplois"
  9. "Une plateforme européenne contre la pauvreté"

 

Dans sa proposition de Stratégie, la Commission reste vague quant à la description des outils et programmes à utiliser pour atteindre les objectifs fixés. Les chefs d'Etats ont demandé à la Commission de détailler son plan d'action pour chacune des initiatives phares d'ici octobre 2010, et la CE a annoncé, dans son programme de travail 2010, la publication d'une série de communications à ce sujet.

 

Gouvernance:

 

Le dernier élément important de la Stratégie 2020 est la réforme du modèle de gouvernance, sévèrement critiqué dans le cadre de la Stratégie de Lisbonne et considéré comme l'une des principales causes de son échec.

 

En termes de gouvernance, la Stratégie 2020 comporte donc deux nouveautés essentielles:

-       le Conseil européen est désormais chargé de mener le processus, sur base de propositions de la Commission

-       la Commission européenne a maintenant la possibilité d'émettre des "avertissements politiques" si, après plusieurs recommandations et au terme d'une période donnée, un Etat membre n'atteint pas l'un ou l'autre objectif (cette nouvelle compétence fut introduite par l'article 121.4 du Traité de Lisbonne).

 

Le système d'évaluation des efforts des Etats membres en vue d'atteindre les objectifs 2020 sera, en outre, mieux coordonné avec le système d'évaluation du Pacte de stabilité et de croissance, qui oblige les Etats membres à rendre compte des réformes menées dans les domaines macroéconomiques et de finances publiques. Ces deux processus resteront toutefois distincts, mais il est à espérer que ces procédures d'évaluation quasi simultanées encourageront les Etats membres à mieux coordonner leurs réformes macroéconomiques avec les initiatives thématiques menées dans le cadre de la Stratégie 2020.

 

Où positionner les arts et la culture dans ce nouveau cadre économique?

 

Pour le secteur des arts et de la culture, il sera indispensable de surveiller de près la mise en œuvre de la Stratégie 2020 au cours des mois et années à venir. Nous savons en effet que la stratégie sera au cœur de l'action européenne et qu'elle influencera fortement la quasi totalité de ses politiques et initiatives futures. L'UE reste un projet essentiellement économique, et c'est par le biais de perspectives économiques que les Etats membres seront le mieux disposés à accepter d'accroître leurs actions et leur coopération à l'échelle européenne. Mais qu'implique ce nouvel environnement pour les arts et la culture? Comment nous positionner pour accroître notre influence dans le cadre de cette nouvelle stratégie, sans pour autant réduire les arts et la culture à de seuls arguments économiques?

 

Ces dernières années, le mot "créativité" a pris de plus en plus d'importance au niveau européen. En 2007, l'un des trois objectifs de l'Agenda européen de la Culture était la croissance économique, et des Conclusions du Conseil sur la contribution du secteur culturel et créatif à la Stratégie de Lisbonne furent adoptées. Ensuite, 2009 fut proclamée Année européenne de la créativité et de l'innovation, et le Conseil publia de nouvelles conclusions, intitulées cette fois la Culture en tant que catalyseur de la créativité et de l'innovation.

 

Dans le document de consultation sur la Stratégie UE 2020 publié par la Commission européenne en novembre 2009, la "créativité" jouait également un rôle important, associée à l'innovation dans le cadre des politiques d’éducation et de recherche. En revanche, dans la proposition finale de la CE pour une Stratégie Europe 2020, le terme lui-même et toute action qui lui est associée ont pratiquement disparu.

 

Nous sommes malheureusement trop habitués à voir les arts et la culture marginalisés lorsque débattus dans le contexte de cadres politiques ou économiques globales. En effet, lorsque les arts et la culture sont inscrits à l'ordre du jour de DG autres que la DG Education et Culture, ou de formations du Conseil autres que le Conseil Culture, les positions se durcissent au détriment des arts et de la culture.

 

Cela semble avoir été à nouveau le cas dans le cadre de la Stratégie UE 2020. Malgré une contribution forte de Culture Action Europe à la consultation, et un effort conjoint de la part des ONG sociales et environnementales (The Spring Alliance), la Commission européenne et les chefs d'Etats européens ont une nouvelle fois pris une position conservatrice au moment d’adopter leur nouvelle stratégie économique. Encore une fois, la promesse d'un véritable changement vers une approche plus sociale du projet européen a été déçue.

 

Si la culture et la créativité n'apparaissent pas en tant que telles dans la Stratégie 2020, il reste néanmoins des espaces de développement potentiel pour des actions européennes dans le domaine de la culture et de la créativité. Lors de la conférence organisée par la Commission européenne à Bruxelles les 23 et 24 mars derniers à l'occasion du 25ème anniversaire des Capitales européennes de la Culture, par exemple, le président de la Commission José Manuel Barroso a appelé les autorités nationales et locales à "s'assurer que la culture soit profondément ancrée dans les stratégies de développement à long terme". Il a également reconnu la nécessité de "s'orienter vers une économie basée sur la créativité, la connaissance et l'innovation" et que "la dynamisation des industries créatives dans les villes européennes" était "un élément clé de la Stratégie UE 2020". Les 29 et 30 mars au Forum européen sur les industries culturelles, les Ministres européens de la Culture ont également "plaidé pour que la Culture soit au cœur de la Stratégie UE 2020", et ont formulé des demandes spécifiques pour les industries culturelles en particulier.

 

Compte tenu de la Stratégie 2020 telle qu’adoptée à ce jour et des espaces de développement potentiel que nous venons d'évoquer, notre action devrait donc s’orienter, ces prochaines années, vers deux directions distinctes mais complémentaires :

 

Tout d'abord, nous devons accroître notre compréhension et notre influence dans le cadre de la Stratégie Europe 2020. Nous devons approfondir notre réflexion sur le "paradigme de la créativité", et acter que l'association entre les arts et la culture et la croissance économique renforce notre position au sein des politiques éducatives, économiques et industrielles.

 

Ensuite, nous devons nous assurer que le soutien de l'UE aux arts et à la culture ne se limite pas à des stratégies économiques. Pour ce faire, il faut nous engager dans les débats économiques et sociaux globaux sur le futur du projet européen. Nous devons promouvoir un processus d'intégration valorisant la croissance économique, mais aussi la démocratie, la durabilité, l'inclusion sociale et la solidarité. Nous devons aussi nous associer avec de nouveaux partenaires, au sein de la société civile et au-delà, qui partagent nos opinions et promeuvent les mêmes valeurs.

 

Lectures complémentaires

 

Stratégie Europe 2020

Conclusions du Sommet de Printemps sur la Stratégie 2020

Calendrier de la Stratégie 2020 (en anglais)

Structure de la Stratégie 2020 (en anglais)

 

Consultation publique sur la Stratégie 2020

Contribution de Culture Action Europe (en anglais)

The Spring Alliance

Consultation publique – Vue d'ensemble des contributions

Evaluation de la Stratégie de Lisbonne

Dossier EurActiv: "Europe 2020"

 

Discours du Président Barroso, Conférence sur les Capitales européennes de la Culture, Bruxelles, 23 mars 2010

Réunion informelle des Ministres européens de la Culture, Barcelone, 31 mars 2010