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Chemins de réflexion – Quel rôle pour la culture dans une Europe politique? Imprimer
Publié dans Chemins de réflexion n°1 – ‘Quel rôle pour la culture dans une Europe politique?’, Relais Culture Europe, juillet 2009 - lien vers la publication

Plateforme créée par le secteur culturel afin de porter la voix des artistes et des professionnels de la culture dans les débats européens, Culture Action Europe s’est constitué, il y a plus de quinze ans, comme un espace de réflexion et d’action ouvrant de nouvelles perspectives politiques aux acteurs culturels européens. Ainsi, pour Culture Action Europe et ses organisations membres, la question de la citoyenneté européenne est centrale car elle articule des préoccupations relevant aussi bien de la pratique artistique en tant que telle que du rôle de la société civile comme acteur d’un espace public européen inclusif et participatif.

La conviction de Culture Action Europe est que l’Europe sera citoyenne ou ne sera pas. Et pourtant le concept de citoyenneté européenne est un des concepts politiques contemporains les plus sensibles à définir et à manier. Objet non identifié pour la plupart, cette citoyenneté est, quoi qu’on en pense, un enjeu d’importance, aussi bien pour le succès du processus d’intégration européenne que pour les nouvelles relations citoyennes qui se mettent en place aujourd’hui au sein de nos communautés locales, nationales ou globales.

Comment la citoyenneté européenne peut-elle donner forme à un nouveau modèle de citoyenneté, dépassant la relation traditionnelle entre citoyen et État-Nation? On le sait, au-delà de la citoyenneté minimale telle que définie dans les Traités (une citoyenneté de droits et de devoirs, directement liée à la possession de la nationalité d’un des États membres et excluant de fait nombre de résidents européens), il nous faudra intégrer de nouvelles définitions de l’identité, prenant acte des évolutions culturelles, sociales et politiques qui ont marqué nos sociétés européennes ces dernières années. De quels moyens l’Union devra-t-elle se doter pour mettre au travail ces nouvelles relations à l’identité ? Comment pourra-t-elle créer de nouveaux espaces publics innovants et ouverts, aussi bien dans leur nature que dans la diversité des acteurs qui y participent ?

Si les arts et la culture ne peuvent être réduits au seul rôle d’animateur d’un espace citoyen et s’ils ne sont pas les seuls à s’interroger sur la citoyenneté européenne, ils ont, comme le secteur artistique et culturel, un rôle essentiel à jouer face à ces nouveaux enjeux. En effet, questionnant la différence et l’altérité, mettant en scène les rapports de forces, sinon la rupture, stimulant l’imagination et l’invention et permettant de nouveaux processus hybrides de construction d’identité, ils ouvrent de nouveaux espaces où chaque individu peut questionner son rapport au monde et à la société dans laquelle il évolue. Ils constituent un lieu privilégié de réflexion et de débat sur nos identités, individuelles et collectives. Parce qu’ils interrogent le sensible et le langage, les processus artistiques redéfinissent continuellement les récits et les mythes et lancent des invitations à s’engager. Qu’ils soient ou non accompagnés d’un commentaire citoyen, ou utilisés ouvertement comme instrument de dialogue, les projets artistiques provoquent l’échange et la réflexion sur un « être au monde » individuel et collectif, posant une réflexion sur nos choix sociaux, économiques et politiques.

Les artistes, mais aussi les espaces de création et d’expression qui les accueillent et les montrent, ont donc une contribution importante à offrir à l’animation d’un espace public et citoyen à l’échelle européenne. Il apparaît dès lors essentiel de reconnaître et d’intégrer cette importance de l’art et de l’action artistique dans les objectifs politiques européens et dans les différents programmes et actions menés par l’Union européenne dans les domaines culturels et de développement de la citoyenneté. Ces principes politiques devraient par ailleurs se mettre en œuvre en partenariat avec la société civile culturelle qui progressivement se constitue.

L’Agenda européen de la culture à l’ère de la mondialisation, adopté en 2007, aurait pu constituer un cadre de réflexion communautaire intéressant. Il nous propose en effet de nouvelles thématiques de travail nous renvoyant aux objectifs (et déséquilibres) de l’Union : se saisir de la diversité et de l’interculturalité européennes, développer notre créativité individuelle et collective, penser le rôle de la culture dans les relations internationales. La société civile culturelle s’est même vue offrir une place dans les débats autour de cet agenda. Si nous nous devons de saluer cette démarche, et de participer à ce dialogue avec les institutions communautaires, il est aussi de notre rôle d’en souligner deux limites.
D’une part, cet agenda proposait de passer d’une construction d’une identité européenne reposant principalement sur un héritage commun, souvent controversée pour sa nature peu dialoguale et figée, à une prise de conscience des enjeux de la diversité et de l’interculturalité. Si le saut est d’importance et constitue un changement d’approche conceptuel et politique, il aurait pour le moins demandé une mise en débat plus large.
D’autre part, il aurait été déterminant d’affirmer plus fortement la dimension participative et citoyenne, notamment au regard du dialogue interculturel. L’importance des arts, voir de leurs rôles dans les sociétés européennes, semblent même bien oubliée dans les textes communautaires, lacune particulièrement apparente dans l’agenda ou dans les programmes Culture et Europe pour les Citoyens. Nous nous retrouvons ainsi devant un processus de banalisation d’idées forces (faire émerger des bases conceptuelles d’une appartenance ouverte à un objet politique) sans mettre en débat l’objet politique que pourrait être l’Union.

À un moment où le Forum culturel européen s’apprête à évaluer la première phase de mise en œuvre de l’agenda européen de la culture et où les négociations de la prochaine génération de programmes européens vont bientôt être entamées, tout semble concourir à accélérer, mais aussi à restreindre, la réflexion des décideurs européens et des acteurs de la société civile à une unique approche fonctionnaliste des arts et de la culture. Il s’agit donc pour nous d’ouvrir notre questionnement à une perspective bien plus large : celle du projet politique de l’Union Européenne. C’est à cet endroit même qu’il nous importe de poser la place des arts et de la culture. C’est aussi à cet endroit qu’il nous importe de reposer les nécessaires articulations entre politique de soutien à la création artistique et politique de soutien à la culture au niveau européen. Le débat est nécessaire, à notre sens même urgent, à conduire. Il est même possible! À quelques conditions, majeures ou mineures, tout dépendra des volontés :

L’Union européenne et ses États membres doivent dépasser leurs réticences traditionnelles concernant la pleine reconnaissance du rôle de la dimension artistique de nos sociétés dans le développement du projet européen.
Le projet politique de l’Union ne se construira pas par l’unique évolution de ses institutions, mais bien par la redéfinition de ce que nous considérons nous unir. Cette conjonction du droit (nos égalités et nos solidarités) avec nos diversités, les artistes et les acteurs s’y confrontent tous les jours à leurs manières. La sphère politique peut-elle considérer, et particulièrement dans ce moment de crise, qu’elle trouvera là des déplacements lui permettant de redéfinir un projet de société européenne ? Nous pensons que oui, si nous remettons au débat un agenda culturel au regard du projet politique de l’Union, le dialogue interculturel au regard d’un désir d’ouverture, la place des arts et la culture au regard du projet de société que nous désirons pour cette Europe.

Le secteur culturel doit s’emparer des questions européennes. Il doit également se constituer en société civile, afin d’assumer pleinement son rôle dans le projet européen. Il doit même savoir être le moteur de la constitution d’une société civile pour la culture. Cela signifie, pour le secteur artistique et culturel européen, d’élargir son champ d’action et de s’ouvrir à une réflexion plus large et plus profonde sur son rôle et sa contribution au processus d’intégration européenne. Il doit continuer de se constituer sur les principes démocratiques et civiques qui fondent encore à ce jour nos institutions communautaires. Alors plus que de simples représentants professionnels, cette société civile pour la culture pourra être un véritable interlocuteur pour une Europe politique.

Nous sommes au commencement d’une période nouvelle pour l’Union. L’entrecroisement des lignes de tensions est complexe, mettant en jeu des niveaux de forces différents, des systèmes d’acteurs nombreux. L’enjeu peut être posé, sans effet dramatique, comme le sort du projet européen. Nous pensons qu’une des issues à ces tensions passe par une véritable interrogation de la place de la culture dans ce projet. Certes nous souhaitons et défendons l’émergence d’une politique culturelle de l’Union, dotée de moyens dignes et aux objectifs servant l’autonomie et le développement du secteur culturel. Mais au-delà, nous souhaitons une véritable mise en débat, démocratique et pérenne, sur nos valeurs européennes, sur un projet politique de l’Europe où la culture apparaîtrait autant un constituant qu’une issue. Cela passe par une approche citoyenne. À nous, secteur culturel d’en faire notre approche.

Daphné Tepper (Analyste politique, Culture Action Europe) et Pascal Brunet (Directeur, Relais Culture Europe et vice-président, Culture Action Europe)